Les turbulences géopolitiques actuelles semblent mettre à l’épreuve toutes les stratégies d’investissement. Pourtant, pour les gérants de fonds ESG, ce contexte inédit ne fragilise pas l’investissement responsable — il en révèle toute la pertinence. Explications avec Michael Geeroms, Senior Fund Manager
Les marchés traversent une période de turbulences et d’incertitude géopolitique majeure. Comment un investisseur ESG lit-il ce moment ?
Il faut d’abord replacer les choses dans leur contexte : ce que nous vivons aujourd’hui est sérieux, mais ce n’est pas sans précédent. Depuis plusieurs années déjà, les chocs géopolitiques se succèdent — conflits armés, annonces de tarifs douaniers, tensions sur les matières premières. Ces événements impactent tous les investisseurs, qu’ils soient ESG ou non, qu’ils opèrent sur des marchés cotés ou privés, en actions ou en obligations.
Ce qui est peut-être plus spécifique à l’investisseur ESG dans le contexte actuel, c’est la dimension énergétique. Les fonds ESG excluent généralement les entreprises pétrolières de leurs portefeuilles. Or, ce sont précisément ces entreprises qui profitent le plus de la hausse des prix du brut : elles génèrent davantage de cash-flow, davantage de bénéfices. C’est un manque à gagner ponctuel, assumé. Mais sur dix ans, les pétrolières n’ont pas surperformé structurellement le reste du marché. Ce sont des cycles. Et surtout, ce contexte vient rappeler avec force pourquoi la transition énergétique est non seulement souhaitable, mais indispensable.
En quoi ce choc géopolitique renforce-t-il justement la logique ESG ?
Il la valide, je dirais. Ce que l’ESG défendait depuis des années par conviction — réduire la dépendance aux énergies fossiles, développer les renouvelables — est en train de devenir une priorité stratégique pour les États eux-mêmes. Dépendre d’une ressource dont une part significative du transit mondial passe par quelques points névralgiques, c’est s’exposer à des risques exogènes incontrôlables.
L’Europe en est la démonstration vivante. Grâce aux investissements réalisés dans le solaire et l’éolien depuis 2022, le continent absorbe le choc actuel bien mieux qu’il y a trois ans. L’Espagne, par exemple, a largement découplé son prix de l’électricité des fluctuations du brut grâce à son parc solaire. Ce n’est plus un argument idéologique — c’est une réalité économique. Les énergies renouvelables rendent nos économies plus robustes, moins dépendantes d’autres pays, moins vulnérables aux crises. Pour un investisseur ESG, c’est une validation concrète de la thèse défendue depuis le départ.
Comment les critères ESG s’intègrent-ils concrètement dans une décision d’investissement? Est-ce que le contexte macro change la façon de les appliquer ?
Non, et c’est précisément là que réside la force de la démarche. L’ESG fait partie du cœur de la méthodologie — il ne s’ajuste pas selon l’humeur des marchés ou les soubresauts géopolitiques. Il s’applique de manière structurelle, systématique.
Chez nous, cela se traduit par plusieurs étapes. On applique d’abord les dix principes du Pacte mondial des Nations Unies. On exclut ensuite certains secteurs — les entreprises pétrolières, le tabac, les armes controversées. Et on va plus loin encore : beaucoup d’entreprises semblent, en apparence, tout à fait raisonnables, mais présentent des problèmes relativement importants lorsqu’on les analyse en profondeur. Ce sont exactement ces entreprises-là qu’on choisit d’écarter.
L’idée sous-jacente est aussi financière : ces risques extra-financiers — environnementaux, sociaux, de gouvernance — finissent tôt ou tard par se traduire en risques financiers réels. Des amendes, des crises réputationnelles, des coûts de mise en conformité. Intégrer l’ESG, c’est donc aussi une forme d’analyse financière à long terme.
Bien entendu, nous restons fidèles à notre méthodologie d’investissement et nos choix en matière d’investissement ESG suivent exactement les principes de CapitalatWork : identifier des entreprises solides sur base de nos propres analyses, les valoriser avec précision, construire un portefeuille équilibré et robuste et laisser le temps faire son travail (time at work).
Le secteur de la défense est en plein essor. Comment l’ESG se positionne-t-il face à cela ?
C’est l’un des sujets les plus débattus en ce moment dans le monde de l’investissement responsable, et il mérite d’être traité avec nuance. Il y a cinq ans, la position était relativement consensuelle : on n’investit pas dans l’armement parce que les armes causent des destructions. Depuis la guerre déclenchée par la Russie en Ukraine, les opinions ont évolué.
Ce conflit a rappelé une réalité que l’on avait peut-être trop vite oubliée : la défense, dans un contexte souverain, peut être une force positive. Elle protège des populations, elle dissuade des agressions. Ce raisonnement a conduit certains acteurs de l’ESG à revoir leur position sur le secteur de la défense conventionnelle.
Cela dit, des lignes claires existent. La réglementation européenne exclut les armes les plus controversées — armes chimiques, bombes à sous-munitions, armes nucléaires. Au-delà de ces interdictions, c’est une question de choix et de conviction, mais il y a une exigence de cohérence et de transparence vis-à-vis des investisseurs.
Un investisseur qui doute de la pertinence de l’ESG dans un monde aussi instable : qu’est-ce qu’on lui répond ?
On lui répond d’abord avec les faits. Toutes les études disponibles convergent vers le même constat : il n’existe pas de preuve statistique qu’une méthodologie ESG ait un impact négatif sur la performance.
Ensuite, on lui parle de ce que l’ESG construit sur le long terme. Éviter les secteurs les plus exposés aux risques réglementaires, aux scandales environnementaux ou aux crises de gouvernance, c’est aussi éviter des bombes à retardement dans un portefeuille. La stabilité et la cohérence sur la durée ont une valeur réelle, que les investisseurs patrimoniaux comprennent particulièrement bien.
Et enfin, on lui parle d’impact. Chaque investisseur qui oriente ses capitaux vers des entreprises responsables envoie un signal — aux marchés, aux dirigeants d’entreprise, aux conseils d’administration. Individuellement, ce signal peut sembler modeste. Mais combiné à l’ensemble des investisseurs engagés dans cette démarche, il influence réellement la façon dont les entreprises fonctionneront demain. Quand la pression actionnaire pousse une entreprise à repenser ses rejets industriels ou à améliorer sa gouvernance, l’impact dépasse largement le portefeuille individuel.
Dans un monde où la souveraineté énergétique, la résilience économique et la transparence des entreprises sont redevenues des enjeux stratégiques de premier plan, l’ESG n’est plus une niche militante. C’est une approche d’investissement mature, ancrée dans les réalités contemporaines. La vraie question n’est plus de savoir si l’on peut se permettre d’investir ESG. C’est de savoir si l’on peut se permettre de ne pas le faire.
